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Enseigner le judaïsme en Israël

Comment aborder l’enseignement du judaïsme dans l’école laïque en Israël ?

Comment aborder l’enseignement du judaïsme dans l’école laïque en Israël ?

Depuis la fondation de l’État d’Israël, la question de l’enseignement juif et son statut dans l’éducation générale se pose régulièrement. Le problème apparaît de façon récurrente à chaque fois que des initiatives gouvernementales souhaitent promouvoir le sujet, suscitant des réactions diverses, tant positives que négatives. Il en fut ainsi au milieu des années 1950, par exemple, avec le projet de "Conscience Juive", initié par David Ben Gourion et Zalman Aran , ou encore avec les recommandations de la commission Shenhar , adoptées par Amnon Rubinstein dans les années 90. Parfois, il resurgit aussi en marge du débat public qui accompagne le système éducatif depuis son institution.

Notre étude se concentrera sur un dilemme central : si nous considérons que le judaïsme traditionnel, sous ses multiples expressions écrites, est essentiellement un système de croyances, d’opinions et de rituels reposant sur la foi en l’existence d’un Créateur qui a révélé Sa Torah et Ses commandements, et qui rédimera son peuple à la fin des temps, si, en d’autres termes, le judaïsme n’est autre qu’un système religieux, peut-il avoir sa place dans un système éducatif laïque ? Et si oui, à quels besoins les études juives répondent-elles au sein d’un tel système ? En d’autres termes, quelle logique sous-tend l’éducation juive dans l’école laïque ?

La première partie de cet article décrira brièvement le continuum de l’identité juive que l’on trouve dans le secteur dit “laïc” parce qu’habitué à envoyer ses enfants dans des écoles publiques laïques. Elle sera suivie d’une présentation des diverses conceptions de l’éducation juive, susceptibles de convenir à cette frange de la population.

Avant toute chose, je tiens à préciser que je partage totalement la conception du Professeur Yishayahou (Charles) Liebman, lequel souligne la nécessité de développer, dans la société israélienne, ce qu’il appelle un “judaïsme laïc” conscient de lui-même et actif dans le combat culturel que mène notre génération pour forger le visage de la société israélienne. Cette conception tend à remplir le vide culturel et spirituel né de la lutte entre l’orthodoxie Orthodoxie
orthodoxe
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« Conforme à la doctrine » Ce terme est ambiguë car le judaïsme ne connaît pas véritablement de doctrine. L’orthodoxie juive apparaît au 19ème siècle en opposition au climat de changement. L’orthodoxie actuelle est très divisée, entre des modernes cherchant à lier savoir universitaire et pratique conservatrice et des tendances intégristes (haredim) refusant plus ou moins radicalement la modernité. Il faut donc se méfier dans l’emploi de ce terme et ne pas coller trop vite des étiquettes.
religieuse et la population laïque — combat qui s’est amplifiée au fil des ans — et ce, en appliquant un contenu, une direction et des valeurs qui reflètent le véritable esprit du judaïsme israélien contemporain. D’après Liebman, seule la mise en place d’un tel processus assurera la perpétuation du caractère juif de l’État démocratique d’Israël.

C’est donc en vue d’enrichir et de spiritualiser ce “judaïsme laïque” que nous définirons ci-dessous diverses approches possibles de l’éducation juive dans le secteur laïc.

La composition du secteur laïc

Une étude menée par l’Institut Gutman durant deux décennies, et complétée par Yishayahu (Charles) Liebman z”l ces dix dernières années, a démontré sans équivoque que contrairement à une croyance bien ancrée dans les esprits, la société juive en Israël n’est pas divisée entre religieux d’un côté et laïcs de l’autre, mais se compose d’un éventail d’identités juives et de positionnements diversifiés vis-à-vis du développement culturel et spirituel de notre peuple. Selon ces recherches, la majorité du public juif se situe quelque part entre ces deux pôles, dans une zone que Liebman définit comme “le centre oublié”. Selon lui, le caractère juif de l’État d’Israël sera déterminé par ceux qui occupent cette zone, par la façon dont ils choisissent de définir la part juive de leur identité et par leur aptitude à forger un “judaïsme laïc”.

Liebman souligne que si par le passé, la tradition religieuse représentait la majeure partie de la culture juive, tel n’est plus le cas aujourd’hui. La religion a connu un déclin et n’est plus en mesure de cimenter efficacement la nation comme autrefois. Elle n’a pas réussi à reconnaître, puis à relever, les nouveaux défis nouveaux qui ont créé le besoin de forger une conception laïque du judaïsme. Ainsi, les efforts déployés pour laïciser le judaïsme ne sont pas nés d’une tentative de nier ou de se défaire du passé religieux du peuple juif, mais reflètent une volonté de préserver son existence - dans son cadre, sa texture et ses aspects familiers, mais sous une forme moderne adaptée à notre époque. Le judaïsme laïc est un prolongement et un renouveau du judaïsme, mais selon des approches différentes .

Au cours des dernières années de sa vie, Liebman a œuvré à analyser ce “centre oublié”.

Il a ainsi identifié au moins trois secteurs distincts de la population :

1. Les Juifs post-orthodoxes Orthodoxie
orthodoxe
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« Conforme à la doctrine » Ce terme est ambiguë car le judaïsme ne connaît pas véritablement de doctrine. L’orthodoxie juive apparaît au 19ème siècle en opposition au climat de changement. L’orthodoxie actuelle est très divisée, entre des modernes cherchant à lier savoir universitaire et pratique conservatrice et des tendances intégristes (haredim) refusant plus ou moins radicalement la modernité. Il faut donc se méfier dans l’emploi de ce terme et ne pas coller trop vite des étiquettes.
 : ceux-ci se sont distingués en s’éloignant du monde orthodoxe Orthodoxie
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« Conforme à la doctrine » Ce terme est ambiguë car le judaïsme ne connaît pas véritablement de doctrine. L’orthodoxie juive apparaît au 19ème siècle en opposition au climat de changement. L’orthodoxie actuelle est très divisée, entre des modernes cherchant à lier savoir universitaire et pratique conservatrice et des tendances intégristes (haredim) refusant plus ou moins radicalement la modernité. Il faut donc se méfier dans l’emploi de ce terme et ne pas coller trop vite des étiquettes.
, tout en cherchant une alternative éducative aux courants religieux publics et indépendants. Ils considèrent les commandements halakhiques d’un œil critique : tout en acceptant le rôle de guide assigné au rabbin rabbin
rabbins
Erudit, on obtient le titre de Rabbin de trois autres rabbins. Dans le Mouvement Massorti il existe 4 séminaires rabbiniques de part le monde. Les rabbins Massorti ont un Master en études juives.
, ils ne renient pas leur point de vue propre, dicté par leur conscience ou par la logique . Yaakov Levi a donné à ce groupe le nom de “synagogue back-benchers” (ceux qui, à la synagogue, occupent le dernier rang). Soulignons, au passage, que certains membres de cette catégorie envoient leurs enfants à l’école publique (et laïque) dans l’espoir qu’ils y reçoivent un enseignement juif sérieux .

2. Les Juifs modernistes : ce groupe, encore marginal en Israël, mais en constante augmentation, se compose surtout de Juifs réformés ou bien de massorti Massorti "Traditionaliste". La même racine est employée pour Massora ou Massoret : la tradition. Cela désigne également la transmission.

C’est ainsi que le mouvement juif "Conservateur" est désigné, en opposition au mouvement "reform" ou "libéral", mais également au mouvement "orthodoxe". Le but du mouvement Massorti étant de transmettre une tradition et de promouvoir un judaïsme traditionaliste en acceptant l’idée de modernité. Il considère que la véritable tradition juive n’a jamais été la fixation sur le passé, pas plus que des réformes exagérées.
(“Conservative Conservative Nom américain du courant Massorti, deuxième grand courant du judaïsme américain. "Conservateur" car opposé au mouvement de la réforme. ”). Le système éducatif ne répond pas à leurs aspirations, ni dans les écoles publiques religieuses ni dans le secteur laïc, même si la grande majorité d’entre eux choisit d’envoyer ses enfants dans ce secteur. Ce groupe s’implique en profondeur dans les réalités scolaires et exige un rehaussement du niveau de l’enseignement du judaïsme, ainsi que davantage de contenu juif dans le climat de l’école et dans son environnement.

3. Les Juifs traditionalistes sépharades : il s’agit d’une communauté importante, très respectueuse de la tradition religieuse, sans pour autant observer strictement les règles de la Halakha Halakha Loi juive religieuse basée sur le Talmud et les décisionnaires rabbiniques. Littéralement cela veut dire "marcher", la marche à suivre ou la loi en mouvement... Il existe de nombreux débats jurisprudentiels dans la Halakha qui n’est pas un système uniforme. . Ils sont moins attachés à la Halakha Halakha Loi juive religieuse basée sur le Talmud et les décisionnaires rabbiniques. Littéralement cela veut dire "marcher", la marche à suivre ou la loi en mouvement... Il existe de nombreux débats jurisprudentiels dans la Halakha qui n’est pas un système uniforme. qu’aux valeurs familiales et coutumes communautaires.

À ces trois groupes, s’ajoute un quatrième, que nous nommerons “ceux qui sont en quête". Contrairement aux précédents, il se compose de Juifs nés en Israël qui n’ont aucune expérience de la religion. A la recherche d’un lien avec leur patrimoine culturel juif, ils n’appartiennent à aucun cadre institutionnel . C’est chez eux notamment que se recrutent les membres des groupes de réflexion laïcs qui ont fleuri en Israël, à partir de cette dernière décennie.

Ce sont donc ces catégories qui composent le “centre oublié” mentionné par Liebman. Mais le secteur laïc compte toutefois un élément supplémentaire : les adeptes de la société de consommation occidentale qui, dans le meilleur des cas, sont indifférents à la culture juive, ou alors franchement hostiles. Ses membres les plus extrémistes s’interdisent toute coutume ou cérémonie liée, de près ou de loin, à la tradition juive. Ceux-là sont les successeurs des fondateurs du mythe du "nouveau Juif” et de la culture hébraïque laïque du Yishouv et des premières années de l’État d’Israël. Cependant, contrairement à leurs prédécesseurs, ils ne possèdent ni la culture, ni la créativité, moins encore l’esprit de rébellion que manifestaient ces derniers, et n’ont nulle volonté de reformuler le judaïsme. Ils ne songent qu’à garder leurs distances vis-à-vis de tout ce qui est juif.

Si nous considérons qu’un système éducatif doit rester sensible aux aspirations du public, il est primordial de bien cerner ces groupes du secteur laïc, ainsi que leurs attentes en matière d’éducation juive, au moment de présenter les nouvelles perspectives de l’enseignement du judaïsme dans les écoles publiques d’Israël.

Approches possibles de l’enseignement juif dans le secteur laïc

L’approche phénoménologique : l’éducation juive comme enseignement de connaissances humanistes

C’est le chercheur britannique en études religieuses Ninian Smart qui a formulé, pour la première fois, cette approche dans les années 1950, partant du principe que l’enseignement religieux dans l’éducation publique devait conduire les élèves au seuil de l’expérience religieuse, sans toutefois le franchir. En d’autres termes, l’idée était d’apprendre sur la religion, et non d’apprendre la religion. Dans la réalité israélienne, cela revient à transmettre aux élèves une vision de la religion et de ses multiples figures, mais non à leur en faire vivre l’expérience. Les élèves acquièrent ainsi une connaissance du judaïsme, tout comme ils pourraient apprendre ce qu’est l’islam, le christianisme ou le bouddhisme. Le but de cette approche est donc de faire des citoyens instruits.

L’approche culturelle : l’éducation juive comme base d’une culture nationale

Cette approche épouse la conception fondamentale de “Ahad Ha’am” , qui plaçait la religion juive au service du sionisme et concevait le judaïsme comme la culture nationale du peuple juif. Tandis que l’approche phénoménologique instaurait une distance entre l’élève et le sujet d’étude, l’approche culturelle invite l’élève à revendiquer sa part d’héritage dans la création spirituelle et culturelle de son peuple. Il choisira ce qui lui convient, le réinterprètera, distillera un sens nouveau à partir d’un corpus d’œuvres religieuses répondant aux questions d’aujourd’hui, afin de pouvoir le transmettre, le moment venu, à la génération suivante. Cette approche vise donc à former un individu qui combinera la connaissance du judaïsme à un sentiment d’appartenance culturelle, de continuité et d’implication personnelle.


L’approche des valeurs : l’éducation juive comme enseignement des valeurs universelles.

Ici, l’enseignement juif est perçu comme un tremplin propice à l’apprentissage des valeurs. L’individu qui connaît le judaïsme est jugé non seulement sur son savoir, mais aussi — et peut-être surtout — sur sa personnalité et ses qualités morales. Cette approche met l’accent sur la connaissance, mais aussi sur l’individu, son comportement et ses objectifs moraux. Elle vise à former un élève qui, conscient des valeurs fondamentales du judaïsme concernant les relations humaines, s’en inspirera pour façonner sa vie.

L’approche ethnique : l’éducation juive comme “ciment de la nation”

Cette approche repose sur l’idée selon laquelle l’enseignement juif doit permettre de cultiver les sentiments d’appartenance, de fidélité au peuple juif, pour générer une sorte d’“affiliation tribale” chez l’élève. Le judaïsme est ici perçu d’un point de vue historique : le peuple juif vit une continuité qui repose sur une mémoire collective, sur un ensemble de langues, destinées et aspirations communes. Le lien entre les générations procède du sentiment d’appartenir à une grande famille. Après la Shoah, et face aux dangers qui guettent Israël ainsi que certaines parties de la Diaspora, le fait d’entretenir une affiliation, une existence et une destinée partagées assurera l’unité nationale. Ceci permettra de résister à l’adversité et de surmonter les menaces qui mettent en péril l’existence et la pérennité de la nation. Encourager la fraternité entre les Juifs d’Israël et de Diaspora est essentiel si l’on souhaite arrêter le processus croissant d’aliénation mutuelle entre ces deux communautés. Seul un retour savamment orchestré vers les sources d’inspiration communes et les valeurs partagées favorisera cette solidarité.

Le fruit escompté de cette approche éducative est l’émergence d’un "type" d’élève conscient de sa responsabilité dans la perpétuation de l’existence physique et spirituelle du peuple juif, et oeuvrant au renforcement de la nation en encourageant la solidarité entre juifs israéliens et juifs de diaspora.

L’approche spirituelle : l’enseignement juif comme instrument de développement spirituel

Les partisans de cette approche estiment que tout individu s’interroge, de façon essentielle, sur le sens, la source et le but de la vie. De même, il aspire à mieux se connaître, à comprendre sa manière d’être, ses aspirations, ses peurs et ses espoirs. Ce sont de telles préoccupations qui auraient donné naissance à une création spirituelle, principalement dans les écrits religieux et au sein de tous les peuples du monde. C’est bien sûr le cas chez le peuple juif — la bibliothèque juive classique abonde d’œuvres traitant de l’essence, du but et du sens de la vie. Les élèves du primaire qui évoluent dans la sphère laïque ne sont pas souvent exposés à ce genre de questions. Une rencontre soigneusement orientée avec les écrits classiques, produits par les Sages Sages Ce terme dans les textes juifs désigne en général les rabbins du Talmud (six premiers siècles de l’ère courante). On dira "les sages" ou "nos sages". C’est la traduction d’une expression hébraïque : "H’azal" qui veut dire "nos sages de mémoire bénie". d’Israël à travers les âges peut donc les conduire à cette confrontation et enrichir leur capacité à débattre de sujets spirituels, y compris de ceux ayant trait à l’existence de Dieu. Cette approche éducative aspire à former un élève doté d’une sensibilité spirituelle et qui s’inspirera, entre autres, de l’œuvre des penseurs juifs pour débattre intelligemment des grandes questions, tout en intensifiant le rôle de la spiritualité dans son développement personnel .

Conclusions

En quoi cette meilleure connaissance de la composition du secteur laïc et des diverses conceptions possibles de l’enseignement juif est-elle susceptible d’aider les enseignants du secteur public israélien à rehausser le niveau de l’enseignement juif ?

En prenant conscience que :

1. L’analyse de l’identité juive caractéristique de la population qui envoie ses enfants à l’école publique laïque révèle que, contrairement aux idées reçues, la majeure partie du public souhaite que l’enseignement juif soit abordé plus sérieusement.

2. Une présentation des diverses conceptions d’un enseignement juif démontre que celui-ci n’intéresse pas seulement le public religieux : il a la capacité de contribution significative au développement culturel et spirituel, aux valeurs ainsi qu’à la formation de l’identité de l’élève dans le cursus éducatif.

3. Une compréhension plus claire de la population à laquelle s’adresse le programme d’enseignement du judaïsme permettra aux écoles de proposer une éducation juive répondant aux attentes des parents. Si le programme parvient à satisfaire ces attentes, il y a fort à parier que les enseignants rencontreront moins d’opposition de la part des parents et qu’ils pourront, au contraire, compter sur leur coopération active dans le processus éducatif.

4. Une définition claire des objectifs de l’enseignement juif dans les écoles permettra d’établir des choix quant au profil des enseignants, aux méthodes d’apprentissage et d’évaluation ainsi qu’aux manuels scolaires.

5. En règle générale, les discussions relatives à l’enseignement juif dans le secteur public restent vagues et superficielles. Il faut espérer que le modèle proposé incitera à définir des paramètres précis pour le débat public, et améliorera la qualité de celui-ci.

L’auteur est le directeur de KEREN TALI, au nom de Susan et Scott Shay. Il est à la tête du réseau des écoles TALI en Israël.

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