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Fraternité d’Abraham commémore son 40ème anniversaire
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Abraham le père des monothéismes voit ses enfants s’entre déchirer, pourtant une bonne entente serait possible

Q : Emile Moatti, vous êtes délégué général de l’Association « Fraternité d’Abraham » qui a commémoré son 40ème anniversaire à Paris le dimanche 25 mars. Comment cette association est-elle née ?

EM : La Fraternité d’Abraham a été l’une des conséquences de la présentation à Rome, en septembre 1965, du document sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, promulgué par le Concile Vatican II (document appelé « Nostra Aetate » pour la partie concernant les relations avec le judaïsme). Le dialogue interreligieux était inexistant jusque-là .Seule existait l’Amitié judéo-chrétienne de France, fondée en 1948 à l’initiative de l’historien Jules Isaac afin de lutter contre les sources religieuses de l’antisémitisme chrétien. Grâce à Vatican II, il devenait possible et souhaitable de dialoguer, dans une attitude de respect mutuel, pour se connaître enfin.

La Fraternité d’Abraham a été alors, en France, la première association permettant de s’informer sur le contenu de chacune des trois religions abrahamiques : judaïsme, christianisme et islam. La parole a pu être donnée tour à tour, depuis, à des représentants qualifiés de ces courants spirituels, sur tel et tel sujet choisi annuellement, dans un respect réciproque. Notre revue trimestrielle, « Fraternité d’Abraham », publie tous les exposés et débats de nos rencontres.

Il faut souligner le rôle qu’a joué l’écrivain André Chouraqui qui, à l’époque habitait déjà à Jérusalem. Délégué permanent de l’Alliance Israélite universelle alors présidée par André Cassin, prix Nobel de la paix, il avait été envoyé par ce dernier à Rome pour assister aux conclusions du Concile. Il conçut avec le père Danielou, futur cardinal, le projet d’une association ayant pour but la diffusion d’une connaissance réciproque entre le judaïsme et le christianisme, en y associant l’islam, sans prosélytisme ni syncrétisme.

Cette idée reçut le soutien des plus hautes autorités religieuses de l’époque, comme le Grand Rabbin   de France Jacob Kaplan, le Cardinal Feltin, le Président de la Fédération Protestante de France, Jean Corvoisier, Si Hamza Boubakeur, Recteur de la Mosquée de Paris, (père de l’actuel recteur, le docteur Dalil Boubakeur), et de nombreux membres de la Curie romaine.

Q : Au cours des cérémonies du quarantième anniversaire de la Fraternité d’Abraham, vous avez mis à l’honneur ses premiers fondateurs. Qui étaient-ils, outre André Chouraqui ?

EM : Il y eut d’abord le Révérend Père Michel Riquet, ancien résistant et déporté (qui avait lutté contre le nazisme et l’antisémitisme). Il s’associa à André Chouraqui pour aller voir et demander à Si Hamza Boubakeur de participer à cette fondation. Enfin l’homme de lettres Jacques Nantet, gendre de Paul Claudel, accepta d’assumer la Présidence de l’Association, qu’il occupa durant 26 années, jusqu’à son décès en 1993 (quelques mois après celui du Révérend Père Riquet). Nous avons tout particulièrement tenu à honorer André Chouraqui, le seul traducteur, à ce jour, en français, des textes fondateurs des trois religions : la Thora de Moïse, les Evangiles et le Coran.

Une commission théologique interreligieuse à laquelle a participé le rabbin   Léon Askenazi (Manitou), l’un des maîtres de notre génération, de mémoire bénie, a analysé les conditions de ce dialogue inter religieux, ses objectifs et ses limites. Les statuts de l’association ont alors été finalisés et adoptés à la Mosquée de Paris, le 7 juin 1967. Tous les obstacles politiques que nous avons connus depuis ont été surmontés, jusqu’à aujourd’hui. C’est pourquoi c’est à la Mosquée de Paris que nous avons apposé dimanche, sur le mur extérieur de la salle d’honneur, une plaque commémorative en l’honneur des quatre fondateurs de la Fraternité. Ce fut une cérémonie émouvante et exemplaire, en présence d’une très nombreuse assistance composée de juifs, de chrétiens, de musulmans, et aussi d’autres personnes de bonne volonté. Le recteur Dalil Boubakeur et notre Président Gildas le Bideau, ainsi que l’imam Djelloul Bouzidi ont prononcé des allocutions porteuses d’espérance, de foi et d’amitié fraternelle.

Q : Quelles ont été les autres manifestations de cette journée commémorative que vous avez appelée « Journée Internationale du Dialogue » ?

EM : Celle-ci avait débuté le matin, à la grande synagogue de la Victoire. Le Grand Rabbin   Gilles Bernheim et le Président Félix Loeb ont accueilli une délégation judéo-islamo-chrétienne de membres et de sympathisants de la Fraternité d’Abraham. Des paroles fortes ont été échangées avec notre Président Gilles Le Bideau, avec le Recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur et avec Monseigneur Guiberteau, chanoine à la Cathédrale Notre-Dame de Paris (ce dernier est également délégué Général de notre Association). Un climat de sympathie et d’ouverture a présidé à ces échanges, témoignant du travail de rapprochement déjà accompli et de notre espérance en un avenir fraternel des relations entre nos communautés en France. J’ai conclu en lisant le message que nous avait adressé André Chouraqui depuis Jérusalem.

Puis nous nous sommes tous rendus à la Mosquée de Paris où, comme relaté plus haut, nous avons dévoilé ensemble la plaque commémorative portant les noms de nos quatre fondateurs. A la suite de quoi nous avons été invités dans la salle d’honneur de la mosquée. Des témoignages d’amitié et de soutien ont été prononcés autour d’un thé et de gâteaux, symboles de l’hospitalité abrahamique : notons le témoignage de Jean Tiberi, Maire du 5ème arrondissement de Paris. ( Ce dernier avait inauguré, en septembre 2000, alors qu’il était Maire de Paris, une allée au nom du « Père Michel Riquet, jésuite, déporté-résistant, artisan du dialogue entre le christianisme, le judaïsme et l’Islam », créée à la demande de la Fraternité d’Abraham : il s’agit de l’allée qui sépare l’Eglise Saint-Sulpice de la Place du même nom) ; également le témoignage de Bernard Kanovitch, Président de la Commission du Crif pour les relations avec les musulmans ; celui de Nicole Guedj, ancien ministre ; ceux du cheikh Khaled Bentounes, et de l’infatigable Khadidja Khali, Présidente de l’Association des Femmes Musulmanes de France, également Vice-Présidente de notre Fraternité, etc…

L’après-midi a été consacré à un colloque International qui s’est tenu à la mairie du VIème arrondissement de Paris, place Saint-Sulpice. Nous sommes vivement reconnaissants envers son Maire, Jean-Pierre Lecoq, qui a su comprendre et soutenir pleinement notre initiative. Le thème était « De la responsabilité des religions abrahamiques dans la Cité ». Ont pris la parole Antoine Sfeir, Directeur des Cahiers de l’orient, Gérard Israël, ancien Directeur de l’A.I.U, Djelloul Seddiki, Directeur de l’Institut théologique de la Mosquée de Paris, le Recteur Jean Arnold de Clermont, Président de la Fédération protestante de France et le Révérend Père Hughes Dericke, avec une conclusion du philosophe Maurice-Ruben Hayoun. Le rôle de modérateur a été tenu brillamment par l’éditeur René Guitton, également membre du Conseil d’administration de notre Fraternité, auquel nous avions confié l’organisation et la coordination de cette importante journée.

Au milieu des interventions j’ai été chargé de donner lecture des principaux témoignages de reconnaissance et de soutien que nous avions reçus, dont ceux du Cardinal Paul Poupard, Président de la Commission Pontificale de la Culture, du Père Emile Shoufani, curé de Nazareth, du Directeur de l’Unesco, Koïchiro Matsuura, d’Ady Steg, Président de l’Alliance Israélite Universelle, etc…

Enfin une rencontre festive, amicale, ouverte à tous a eu lieu dans l’Eglise Saint-Sulpice, haut lieu de la spiritualité catholique, avec le participation de trois chorales : juive (Chira ve Sim’ha), protestante (Plaisance-Ridder), et musulmane (celle des Scouts musulmans). Des chants ont alterné avec des lectures de textes présentés par de grands artistes de la scène et du cinéma : Marie-Christine Barrault, Robert Hossein, Marisa Berenson, Nadia Samir, Bérangère d’Autun et Smain.

Q : Quelle a été le bilan de cette journée pour la Fraternité d’Abraham ?
EM : il a été très encourageant. La journée a d’abord permis un témoignage vécu et spontané de la coexistence possible et émulatrice des trois communautés religieuses qui constituent, pour une large part, la communauté nationale républicaine et laïque de notre pays. Nous partageons les mêmes valeurs éthiques fondamentales, et nous devons le rappeler, ensemble, pour le bien de notre jeunesse notamment et pour l’épanouissement de notre vie sociale. La Fraternité d’Abraham a su faire ressortir les convergences des grands courants spirituels abrahamiques et l’amour reconnaissant qu’ils manifestent à l’égard de la France. Ses membres illustrent l’intégration réussie de ces différents courants dans la nation française, et leur contribution positive à l’éducation civique et familiale. Nous nous opposons avec force au repliement communautaire et aux déviances intégristes violentes qui menacent la cohésion nationale.

Et puis quarante ans ! C’est le temps qu’il a fallu pour éduquer dans le désert le peuple des « enfants d’Israël », sorti de l’esclavage de l’Egypte, avant d’entrer, en hommes libres et responsables, dans la « terre de la sainteté ». Nous devons être capable de témoigner des valeurs abrahamiques qui visent à instaurer le Royaume de Dieu sur terre, c’est-à-dire la justice et la solidarité matérielle entre les nations d’une part, et entre leurs citoyens d’autre part. Nous espérons aujourd’hui prendre un nouvel élan. Nous avons constaté avec plaisir combien nos objectifs sont mieux compris et encouragés par les uns et par les autres : ainsi d’Elie Wiesel, qui a accepté la co-présidence d’honneur de cette journée anniversaire, aux côtés du cardinal Roger Etchegarai et de l’ancien collaborateur du Président Anouar El-Sadate, l’avocat égyptien Aly El-Samman, co-président de l’ « Association pour le dialogue judéo-islamo-chrétien et l’éducation de la paix ». Notre comité d’honneur a regroupé des personnalités françaises dont le Président du Crif Roger Cukierman, le Professeur Mohammed Arkoun, le Cardinal Paul Poupard, des israéliens appartenant à nos trois confessions, des personnalités italienne et allemande, etc... Nous avons bénéficié enfin du patronage de l’UNESCO qui s’est associé aux très nombreux messages de félicitations et d’encouragement que nous avons reçus.

Q : Emile Moatti, qu’est-ce qui vous a conduit à vous engager vous-même, depuis une trentaine d’années, dans la Fraternité d’Abraham ?

EM : Je revenais d’Israël où j’avais pu me ressourcer, durant cinq années, en étudiant avec des maîtres comme Manitou Askenazi et d’anciens élèves de la yeshiva du Rav Kook  . J’avais la conviction que l’idéal abrahamique, tel qu’il m’a été enseigné à partir de la Thora de Moïse, peut constituer une voix de bonheur pour l’humanité toute entière. Celle-ci est entraînée en effet vers sa réunification, comme le montre la mondialisation propre à notre monde moderne. Mais il nous revient de donner une âme à ce dernier afin qu’il nous conduise à une réelle fraternité solidaire ouvrant la voie à une paix universelle. Nous sommes interpellés par l’exemple d’Abraham pour « être une bénédiction pour toutes les familles, pour toutes les nations de la terre », avec le concours des chrétiens et des musulmans qui se veulent aussi héritiers et continuateurs du judaïsme. Nous pouvons construire un monde meilleur qui nous conduira à vivre au quotidien dans une joie partagée, comme nous l’éprouvons parfois déjà, avec l’aide de Dieu.

Propos recueillis par Claudine Esther Barouhiel

Article publié par le CRIF

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