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Solomon Schechter 1847-1915
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Auteur : Mireille Hadas-lebel

Professeur à l’université de Paris IV-Sorbonne où elle enseigne l’histoire des religions.


Schechter   n’intéresse pas seulement le monde savant. Il est aussi le véritable architecte du mouvement « conservative   » ou masorti (c’est grâce à lui que la United Synagogue of America fut fondée en 1913).

Persuadé qu’il fallait trouver un moyen terme entre l’orthodoxie   et la réforme, il aspirait à un judaïsme à la fois fidèle et ouvert, combinant l’érudition et la piété, admettant des innovations dans la doctrine et la pratique.

Le nom de Solomon Schechter   n’est pas inconnu des membres de notre communauté. Nous savons tous qu’il existe à Jérusalem un institut qui porte son nom et que des personnes très proches de nous l’ont fréquenté ou s’apprêtent à le faire.

Mais qui était Solomon Schechter   ? C’est ce personnage que je voudrais essayer de faire revivre ici.

Ses biographies le présentent comme un savant américain, anglais ou roumain. Il a été tout cela à la fois. Le plus grand hommage qu’il ait reçu de son vivant est sans doute d’avoir été inclus dans la Jewish Encyclopedia (éditée par Ktav aux Etats-Unis en 1908), alors qu’il vivait à New York depuis sept ans à peine. Il avait alors tout juste soixante ans et s’était acquis une renommée mondiale pour les raisons que nous verrons.

Auparavant il nous faut parler de sa formation qui fit du fils d’un shohet de Moldavie un érudit reconnu dans le monde occidental.

Son itinéraire est celui de beaucoup de ces Juifs du shtetl auxquels les grands centres de langue allemande ouvrirent une carrière qu’ils ne soupçonnaient point.

Solomon Schechter   naquit à Focsani à la limite entre Moldavie et Volhynie dans une famille hassidique.

Encore adolescent il étudia auprès de Joseph Saul Natanson à Lemberg, puis dans cette Mittel Europa ce fut tout naturellement Vienne où de 1875 à 1879 il découvrit au bet-ha-midrash   la méthode scientifique d’étude de la tradition tout en suivant des cours à l’Université.

Après Vienne, ce fut Berlin et sa Hochschule für die Wissenschaft des Judentums où il rencontra un Anglais de bonne famille, Claude Goldsmid Montefiore, petit-neveu de Moses Montefiore et petit-fils de Sir Isaac Lyon Goldschmid qui avait fait fortune dans la construction des chemins de fer, et avait contribué à introduire le judaïsme réformé en Angleterre. Son condisciple, de onze ans son cadet, avait les moyens de s’offrir un précepteur de qualité et le fit venir à Londres pour renforcer ses connaissances rabbiniques (c’est lui qui fonda plus tard, en 1888, la prestigieuse Jewish Quarterly Revue. Cette invitation devait déterminer sa destinée.

La liberté dont jouissaient les Juifs en Angleterre était nouvelle pour un Juif venu de Roumanie. La Bibliothèque bodléienne d’Oxford et celle du British Museum possédaient des manuscrits hébraïques fameux. Bref, il décida de rester à Londres.

Sa renommée de talmudiste le fit appeler à Cambridge dès 1890, pour y enseigner la littérature rabbinique.

Il avait déjà publié en 1887 une édition critique des Abot de Rabbi Nathan, toujours en usage aujourd’hui.
Il écrivait régulièrement dans le Jewish Chronicle ainsi que dans diverses revues juives savantes (REJ, JQR, Monatsschrift).
Ses recherches l’orientaient alors vers l’Italie dont les bibliothèques étaient riches en manuscrits hébraïques, mais en 1896 elles prirent un autre tour.

L’incroyable découverte de la Gueniza du Caire.

Le mérite en revient à deux veuves écossaises, Mrs Agnes Smith Lewis et Margaret Dunlop Gibson « sœurs jumelles incroyablement cultivées, incroyablement originales et totalement inséparables ». Elles avaient fait trois voyages à dos de chameau du Caire au monastère Sainte Catherine dans le Sinaï pour y photographier des manuscrits antiques. Au Caire, elles s’étaient vu proposer par un gamin des manuscrits qui leur avaient paru intéressants.

Ayant reconnu qu’ils étaient écrits en hébreu, elles vinrent les soumettre à Schechter  .

Le 13 mai 1896 - date retenue par ses biographes - il identifia dans l’un des feuillets une partie de l’original hébreu perdu du Siracide (connu dans la tradition chrétienne sous le titre d’Ecclésiastique), écrit à Jérusalem vers -200 par un sage du nom de Joshua (Jésus) ben Sira, et traduit en grec à Alexandrie par son petit-fils vers -140 (on devait plus tard en retrouver d’autres fragments à Massada - un demi-siècle après la mort de Schechter  ).
On repéra alors d’autres feuillets du même texte parmi les récentes acquisitions de la Bodleienne.

Schechter   acquit la conviction que la source commune en était la gueniza de la synagogue Ben Ezra du Vieux Caire. C’est là, à Fostat, qu’avaient séjourné Saada Gaon  , Juda haLevi et Maïmonide  .

En décembre 1896, Schechter   décida de se rendre au Caire. Son ami et collègue Taylor finança le voyage.

Nul n’avait osé jusque là fouiller la gueniza, on racontait qu’un serpent en gardait l’entrée et attaquait les curieux. En réalité, la poussière de dix siècles la protégeait encore mieux qu’un serpent. Quelques audacieux, depuis 1891, en avaient cependant soustrait quelques fragments de manuscrits vendus à des marchands d’antiquités du Caire qui ne révélaient pas leur origine.

Quand Schechter   propose au grand rabbin   et aux chefs de la communauté du Caire de vider la gueniza, on ne peut dire qu’il reçut un bon accueil. La perspective de voir ces textes placés dans une grande université les décida finalement. Le grand rabbin   l’autorisa devant les bedeaux à emporter ce qu’il voudrait. Il put ainsi travailler quelques semaines avec de graves risques pour sa santé : la poussière s’infiltrait dans ses yeux, sa gorge, par tous ses pores. Il remplit trente sacs qui furent embarqués pour Liverpool grâce au soutien du représentant britannique en Egypte.

Après un bref crochet pour visiter la Palestine - sa seule visite ! - il se mit à étudier et classer les fragments rapportés à Cambridge. Il croyait en avoir 100 000 ; on sait aujourd’hui qu’ils sont 140 000 dans la collection offerte en 1898 à l’Université de Cambridge, qui a reçu le nom de Schechter  -Taylor et qui est loin encore d’avoir été totalement dépouillée.

Elle contenait entre autres des lettres autographes signées de Maïmonide   !

A la tête du mouvement Massorti   américain

La notoriété acquise par Schechter   le fit inviter à New York pour présider le Jewish Theological Seminary. Il fut très vite absorbé par ses tâches administratives, mais put du moins faire une publication majeure, celle de l’Ecrit de Damas qui fut retrouvé à Qumrân et identifié seulement en 1948 comme un écrit essénien.

Schechter   n’intéresse pas seulement le monde savant. Il est aussi le véritable architecte du mouvement « conservative   » ou masorti (c’est grâce à lui que la United Synagogue of America fut fondée en 1913).

Persuadé qu’il fallait trouver un moyen terme entre l’orthodoxie   et la réforme, il aspirait à un judaïsme à la fois fidèle et ouvert, combinant l’érudition et la piété, admettant des innovations dans la doctrine et la pratique. Il fit passer cet esprit dans le Jewish Theological Seminary où il attira des professeurs prestigieux et auquel, malgré les objections de certains administrateurs, il donna une orientation sioniste (n’était-il pas né à Focsani, un shtetl qui dès 1881, avant Herzl, avait rassemblé une sorte de premier congrès sioniste ?).

Il put aussi préciser sa doctrine que l’on retrouve dans divers articles réunis sous le titre Studies in Judaism :

Ce qui compte le plus ce n’est pas la Bible en tant que texte révélé, mais son interprétation à travers les diverses générations qui en fait un texte vivant adapté à chaque époque. C’est en définitive la conscience collective, celle du Klal Israël ou du « Catholic Israël » (au sens d’universel) qui en détermine le sens. C’est elle qui sait jusqu’où on peut aller dans le changement sans rien d’arbitraire ni de délibéré.

Schechter   a ainsi imprimé au mouvement masorti la sagesse du juste milieu. On dit souvent que c’est la chose la plus difficile à transmettre. Il l’a transmise : un de ses arrière-petits-fils est rabbin   « conservative   ».

Mireille Hadas-Lebel

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