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Un chant nouveau…
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La communauté Shira Hadasha (chant nouveau) est unique en son genre à Jérusalem. Elle a été fondée par Elie Holzer et un petit groupe de personnes qui souhaitaient manifester leur engagement envers la Halakha  , la prière et le féminisme.

Ce n’est pas à proprement parler une communauté Massorti  , pas officiellement en tout cas. Elle en a cependant toutes les caractéristiques.

Elie Holzer, psychologue, philosophe et rabbin   de formation, est père de trois filles. Il est actuellement chercheur et enseignant en éducation juive à l’université de Bar-Ilan. Il travaille en particulier sur le rôle de l’herméneutique dans l’enseignement des textes religieux, sur la formation des enseignants en éducation juive ainsi que sur la philosophie de l’éducation juive. Ruth Scheps l’a rencontré.

Ruth Scheps : Qu’est-ce qui vous a poussé à créer Shira Hadasha, il y a cinq ans ?

Elie Holzer : Plusieurs facteurs sont intervenus. Une des questions qui me préoccupent intellectuellement le plus depuis une vingtaine d’années déjà concerne la participation active des femmes au culte religieux tel qu’il se pratique à la synagogue. Cette participation me semblait en effet constituer un défi supplémentaire pour quiconque désire vivre une vie religieuse authentique et honnête à notre époque. Cette question est ensuite devenue existentielle et pratique pour mon épouse et moi-même en tant que parents de trois filles. J’ai enfin pris conscience, grâce a la littérature féministe, à quel point les femmes ont été rendues muettes au cours de l’histoire par les systèmes culturels et religieux. J’en suis donc venu à formuler la question de la manière suivante : celui qui prend à cœur la vie religieuse de sa communauté peut-il se mettre honnêtement en posture de prière alors qu’au même moment et dans le même lieu, une injustice profonde est exercée envers les femmes, au nom de principes formulés dans la tradition religieuse qu’il embrasse de tout cœur mais qui néanmoins donne voix à certaines positions problématiques ? J’étais d’autant plus convaincu de la nécessité d’agir à ce sujet que je n’envisageais pas une seconde de priver mes trois filles de la possibilité de participer au culte pendant toute la période allant de leur bat-mitsva à leur mariage !

Ayant été longtemps frustrés par divers aspects de la culture de prière en vigueur dans certaines synagogues, nous souhaitions renforcer, au moins lors des célébrations du chabbat et des fêtes, l’intensité et la dévotion de la prière, l’engagement de la part de chacun et l’attention portée au rôle spirituel du chant.

Je ne doute pas qu’au-delà de l’obligation halakhique de la prière, celle-ci continue à représenter un des plus grands défis qui se posent à l’individu contemporain et je suis convaincu que certaines idées postmodernes sont à même d’insuffler une dimension nouvelle à notre activité de prière, qui me semble être le « système nerveux » de la vie religieuse et donc aussi de la vie éthique.

R.S. : Comment Shira Hadasha a-t-elle démarré concrètement ? Avez-vous repris à votre compte certains acquis de la révolution féministe ?

E.H. : La révolution féministe nous a inspirés dans ses divers modes d’expression : l’étude de la Tora (en Israël) et le culte (aux États-Unis). J’avais étudié la philosophie de la Halakha   à l’institut Hartmann de Jérusalem et en 2000, j’ai été invité au JOFA (Jewish Orthodox Feminist Alliance) pour commenter deux articles récents, qui condamnaient la prière féminine à la synagogue. En remontant aux sources, j’ai montré que les arguments avancés dans ces articles ne tenaient pas debout et Tova Hartmann (fille de David), qui avait fait son doctorat auprès de la féministe américaine Carol Gilligan, les a démontés d’un point de vue féministe et m’a proposé dans la foulée de réfléchir à une synagogue qui prendrait au sérieux la participation des femmes à la liturgie.
À cette époque, nous formions déjà un petit groupe d’hommes et de femmes profondément concernés par les questions touchant au féminisme et à la prière. Nous connaissions les débats contemporains sur ce sujet et nous l’avions étudié du point de vue de la Halakha  , de sorte que nous savions ce que nous faisions.

Au bout d’un peu plus d’un an, une dizaine de personnes dont la majorité ne se connaissaient pas se retrouvaient dans le salon de Tova et, deux réunions plus tard, décidaient de prier régulièrement ensemble, considérant que la prière communautaire était devenue en Israël un défi autant qu’une source extraordinaire de possibilités. Le temps était venu d’agir.

R.S. : Que préconisez-vous donc pour relever ce défi de la prière communautaire et comment la pratiquez-vous à Shira Hadasha ?

E.H. : Nous souhaitons mettre en œuvre un féminisme religieux qui, contrairement au féminisme libéral, relève avant tout de la Halakha  . Par exemple, nous n’avons pas renoncé totalement à la mehitsa (séparation des hommes et des femmes dans la synagogue) : nous l’avons matérialisée par un fin rideau courant le long de la synagogue en son milieu, de sorte que les hommes et les femmes prient côte à côte mais séparés, occupant l’espace à parts égales. La bima (table d’où se fait la lecture publique de la Tora) ainsi que l’arche, se trouvent à l’intersection des deux sections et sont donc accessibles des deux côtés. Par ailleurs des femmes montent à la Tora, lisent dans la Tora, dirigent des parties très consistantes des offices et font des drachot ; certaines portent le talit   et des coiffes boukhara.

Notre féminisme religieux ne se contente pas d’un système égalitaire, mais s’inspire de certaines idées du féminisme radical qu’il conceptualise de manière nouvelle, en prenant acte par exemple du fait que les systèmes culturels ont transformé les femmes en êtres invisibles. Concernant la synagogue, qui est un lieu public, on est en droit de se demander si d’autres catégories de personnes peuvent s’y sentir invisibles… C’est le cas de ceux qui ne connaissent personne, des malades, des handicapés, etc. Or dans le monothéisme, nous avons une merveilleuse tradition, qui est l’invitation. Abraham lui-même n’a-t-il pas interrompu sa conversation avec D.ieu pour convier à sa table des voyageurs affamés ? Il existe certes de nombreuses synagogues où l’on peut se faire inviter à l’issue de l’office pour un repas de chabbat, mais la perspective féministe religieuse oblige à aller encore au-delà : admettons que nous ayons prié de façon magnifique et inspirée (remplissant ainsi notre obligation vis-à-vis de la Halakha  ). Si, au terme d’une telle prière, quelqu’un rentrait à la maison tout seul, non par choix mais par la force des choses, nous devrions considérer que notre prière a totalement échoué : il lui a manqué la avoda che-ba-lev, la prière du cœur. L’ouverture à l’Autre n’est rien si elle ne s’accompagne de l’ouverture à autrui.

R.S. : Comment se manifeste concrètement cette ouverture à l’autre dans le cadre de Shira Hadasha ?

E.H. : Tout d’abord, il faut savoir que Shira Hadasha est la seule synagogue ashkénaze au monde qui réunit des juifs orthodoxes  , « conservative   » et réformés. Les étudiants rabbins   y viennent pour la qualité de la prière et bien des Américains m’ont dit : « I finally have a place to pray in Jerusalem ! ».

Pour être membre de Shira Hadasha, il faut absolument participer à tour de rôle à l’invitation des gens seuls. Cette condition peut sembler assez artificielle et de fait, beaucoup de personnes ne l’ont pas appréciée, mais pour moi elle est essentielle. Nous adoptons le principe de nos Sages  , « akharei hamaasim nimshakhim halevavot » selon lequel ce sont les actions qui mènent les coeurs. Un second exemple pratique concerne l’accueil des gens à la synagogue par un mekabbel panim (qui « accueille le visage »), autre fonction que chaque membre est censé remplir à tour de rôle et qui est généralement considérée comme maternante, donc typiquement féminine. Pour le féminisme radical au contraire, un être humain incapable de développer en lui cette capacité est un être handicapé, même s’il est de sexe masculin ! Or certains hommes rechignent à assumer cette fonction alors qu’il nous semble, à nous féministes religieux, que tous devraient aspirer à cet honneur encore davantage qu’à celui d’une montée à la Tora…

R.S. : Pourriez-vous préciser ce qui distingue à cet égard le féminisme religieux du féminisme radical ?

E.H. : Le féminisme religieux reconnaît dans le féminin « une certaine manière d’être » non réductible aux données naturelles. Il existe toujours, au-delà de l’état naturel de l’être dont il faut être capable de célébrer certains aspects, une exigence existentielle d’au-delà, liée au fait de se sentir appelé. Pour le philosophe Paul Ricoeur, que je rejoins sur ce point, cette exigence constitue l’essence même du religieux et dans nos sources juives, elle est inscrite dans les notions de Techouva (examen de soi et repentance), de Mitsva (commandement) ainsi que dans certains aspects profonds de l’acte même de prier.

R.S. : Comment se manifeste cette « manière d’être » typiquement féminine ?

E.H. : Je reprendrai un exemple sur lequel a travaillé la féministe Carol Gilligan, que j’ai déjà citée. Gilligan a été l’élève de Lawrence Kohlberg, auteur dans les années 1960 d’une célèbre échelle de développement moral sur laquelle les femmes étaient toujours inférieures aux hommes… Or Gilligan a montré que le principal critère de développement moral sur lequel se fondait cette échelle était lié à l’idéal d’autonomie individuelle et de rationalité propre à l’homme occidental de Kant et déjà remis en question, avant même que le féminisme ne s’y attaque, par des philosophes comme Kiergegaard, Heidegger, Gadamer et Ricoeur.

L’étude comparative décrite par Carol Gilligan concerne le comportement respectif des garçons et des filles qui se disputent lors d’un jeu : les garçons de quinze ans qui se disputent en jouant au foot continuent ensuite à jouer. Les filles de treize ans qui se disputent dans des circonstances similaires cessent de jouer, préférant renoncer au jeu que risquer de mettre leurs relations en péril. Les filles tendent donc à attacher plus d’importance aux relations interpersonnelles qu’à l’affirmation de leur identité individuelle et autonome, au cas où celle-ci risquerait de compromettre des relations humaines. Plus profondément, Gilligan a montré qu’il existe empiriquement une conception de l’éthique différente de celle de Kohlberg : universelle dans ses principes, plus intersubjective et plus contextuelle.

R.S. : Dans l’optique féministe qui est la vôtre, je suppose que vous cherchez à favoriser cette dimension interpersonnelle au sein de la synagogue ?

E.H. : Bien sûr, et cela de plusieurs façons. Si je prends l’exemple du chaliah tsibbour (celui qui mène la prière), est-il là pour diriger le service divin ou pour aider chacun à s’engager activement dans la prière ? La réponse à cette question aura des répercussions sur le style musical de la prière, extrêmement important à nos yeux car il engage nos esprits et nos âmes à un niveau plus profond. Pour ma part, lorsque je chante en tant que chaliah tsibbour, il ne s’agit pas que de moi : il y a tout un contexte dont je suis responsable et les autres ne viennent pas pour m’écouter prier en quelque sorte à leur place.

D’une manière générale, plutôt qu’un enseignement explicite de la prière, je favorise les conversations personnelles avec certains membres, en leur proposant divers rôles en fonction de leurs capacités, de manière à créer un ensemble de qualité. Mon ambition est de donner aux gens le goût d’une chose qu’ils n’ont encore jamais vécue et ne peuvent donc imaginer.

Cette année, le chabbat précédant Roch   Hachana, j’ai commencé à ouvrir aux fidèles quelques fenêtres sur la prière en leur donnant une petite liste de déclarations destinées à la personnaliser : pendant Roch   Hachana je penserai en particulier à… ; aujourd’hui je ne pourrai certainement pas faire telle prière… ; en arrivant à tel endroit de la prière, je penserai spécialement à… Je leur ai demandé s’ils seraient prêts à partager, lors d’un « speed dating », une ou deux choses avec quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas et cela a si bien marché, y compris avec les enfants (un enfant pouvait être conduit à partager avec un adulte) que je ne pouvais plus les arrêter… Et à Roch   Hachana, à certains endroits de la prière, les gens cherchaient du regard la personne avec qui ils avaient parlé auparavant…

Autre exemple, le premier soir des selihot, j’ai mis entre les mains des gens le texte de la prière Achré Yochvé Beitekha, afin qu’ils la lisent avec des yeux neufs et qu’elle les interpelle dans un autre contexte que celui dont ils avaient l’habitude, et surtout dans la foulée du mois d’Ellul, avec Roch   Hachana à l’horizon. Je leur ai demandé de noter les nouvelles interprétations qui leur venaient, ainsi que celles qui devenaient impossibles ou problématiques, et par la suite, ils ont utilisé ce qu’ils avaient écrit comme siddour  . Cet exemple illustre la nécessité fondamentale de la prière qui est d’être totalement présent à l’instant, ce qui est difficile et même contradictoire avec la majorité des dispositions que nous cultivons dans notre vie quotidienne. Finalement, il me semble que l’activité de la prière a quelque chose d’un langage oublié qu’il est nécessaire de réapprendre.

R.S. : Shira Hadasha a aujourd’hui cinq ans. Entre-t-elle dans le deuxième âge de sa vie ?

E.H. : En raison même de son succès, Shira Hadasha doit passer aujourd’hui à la vitesse supérieure. Il y a tant d’aspects de notre vision d’une communauté de prière qui nécessitent d’être appris et mis en valeur ! Je suis moi-même sur le point de démarrer une série d’études systématiques sur chaque prière en particulier, en l’examinant de tous les points de vue : Halakha  , manières de parler (le tutoiement dans la prière), herméneutique (interprétations possibles), éthique (écoute de la voix des autres ainsi que de sa propre voix parmi les autres). Par rapport au chant, nous souhaitons particulièrement développer l’harmonie mais aussi, pour ceux qui en sont capables, une sorte de métaphysique du contrepoint, qui est une manière d’articuler ensemble l’individuel et le collectif dans une visée transcendante ; il n’est pas nécessaire que l’individu se fonde et disparaisse dans une harmonie uniforme… Cette manière de prier a déjà produit des effets, notamment sur des femmes ayant grandi dans des milieux orthodoxes   où leur vie religieuse pratique se limitait essentiellement au respect des lois d’interdictions. Maintenant, grâce à leur engagement dans la prière, elles redécouvrent l’extraordinaire potentiel spirituel des lois de la vie religieuse, qui concernent aussi les actions.

R.S. : Comme si vous aviez libéré la prière du carcan normatif qui l’emprisonnait…

E.H. : La prière a trop souvent été considérée (en particulier aux Etats-Unis) comme un outil spirituel social permettant de rassembler les Juifs en un lieu où ils se sentiraient entre eux… Une conception tout à fait acceptable si elle n’est pas prépondérante. Pour ma part je rejoins plutôt le philosophe Abraham J. Heschel   qui disait que la prière est à la religion ce que la pensée est à la philosophie : une activité dont le sens dépend de l’honnêteté avec laquelle on s’y engage, et dont seul un discours phénoménologique permet de rendre la richesse, tout comme un féminisme honnête et engagé a le pouvoir de nous transformer en êtres un peu meilleurs.

L’auteur : Ruth Scheps est journaliste. Elle anime chaque semaine une émission « les temps qui courent » sur Radio Suisse Romande.

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