
Rabbin, philosophe et théologien. Une des grandes personnalités juive du 20ème siècle.
7 tévet 5719 (18 décembre 1958) Monsieur David Ben Gourion, Votre lettre concernant l’état civil en Israël m’est parvenue il y a quelques jours.
J’ai longuement réfléchi, aussi bien à la Halakha qu’à la réalité.
Qu’en est-il de la réalité ?
C’est un fait établi qu’à l’intérieur du mouvement national, certains ont tenté de fonder l’existence juive uniquement sur le principe de la nation, et de distinguer le peuple de la religion. Je comprends très bien ceux qui, en toute sincérité, sont incapables de se définir comme juifs d’un point de vue religieux, tout en étant liés au peuple, à l’État, et à la langue hébraïque.
Vous avez souligné à juste titre que « la population d’Israël ne se considère pas comme une nation séparée du judaïsme de la diaspora ». Je sais combien vous vous préoccupez de l’existence du peuple en exil. Elle est aussi précaire que celle d’une montagne suspendue à un fil, et cette inquiétude nous pèse comme une épée à double tranchant. Or à mon avis, la décision du gouvernement peut être nuisible. Je fais allusion à la décision qu’une personne adulte puisse être enregistrée comme juive de religion ou de nation, si elle déclare de bonne foi qu’elle est juive et n’appartient à aucune autre religion.
Il a de tout temps été admis que le peuple d’Israël et la Torah d’Israël (je n’utilise pas le mot religion) sont inséparables. La décision du gouvernement les dissocie, et forme deux autorités : d’un côté le peuple, et de l’autre la religion. D’après cette méthode qui affirme qu’il y a un peuple juif sans religion, est sous-entendue la conclusion qu’il y a une religion juive sans peuple. Cette séparation peut provoquer une fracture entre les [différentes] parties de la nation, et une transformation fondamentale dans le caractère de l’essence du peuple et de l’essence de la Torah : le peuple sera alors semblable à tous les autres, la Torah ressemblera à toutes les religions. La première transformation poussera à nier l’existence d’une nation juive, et la seconde fera de la religion d’Israël une Église et une secte. Une telle fracture pourrait aussi engendrer la possibilité qu’un juif converti au christianisme puisse rester Juif.
Le fait est que beaucoup de juifs ont perdu la foi dans le Dieu d’Abraham et sa Torah. Mais le fait est aussi que beaucoup ont perdu la foi dans l’existence du peuple, de même qu’à notre époque s’est perdue la foi dans le retour à Sion. Beaucoup étaient convaincus que l’heure de l’agonie était arrivée. Mais ceux qui voient loin ne prendront pas en considération le manque de foi. De même qu’un mauvais ange peut provoquer l’anéantissement en ne versant qu’une goutte, un bon ange peut verser une goutte de foi qui permet la vie.
Le chapitre de la religion n’est pas encore clos. De jour en jour, nos enfants se rapprochent de nous. Je ne crois pas que la foi est sur le point de s’éteindre, mais je pense au contraire qu’elle va s’éveiller et s’ébranler.
La réflexion, et les expériences quotidiennes prouvent qu’il n’y a aucune possibilité de fonder l’existence juive en diaspora sur une culture juive laïque.
Tous les espoirs des écrivains de la diaspora de créer une culture laïque, ont été vains et sont devenus insupportables. Il ne nous reste que cette Torah, et la nostalgie des âmes de trouver le chemin vers une vie qui ait un goût de vie éternelle. Vous pensez que, dans l’État d’Israël « on ne craint pas l’assimilation des juifs parmi les non Juifs ». À mon avis le danger d’assimilation spirituelle nous attend partout, et même la sainteté de la Terre d’Israël, et la sainteté du travail de reconstruction d’Israël, ne pourront l’empêcher.
[…] Le malheur est que certains voient tout le judaïsme à travers le miroir de la stricte observance, craignent de transgresser le moindre iota, et renoncent à l’« étincelle ». Ils respectent les détails plus que l’essentiel. Or l’extrémisme et la sévérité nous causent du tort. Même Dieu, qui a d’abord voulu créer le monde selon le principe de la stricte justice, a compris que le monde ne pouvait subsister ainsi, et il y a ajouté le principe de la bonté. La souplesse est nécessaire, pas le fanatisme.
On ne peut obliger personne à avoir la foi, car celle qui s’obtient sous la contrainte est pire que l’incroyance. Mais on peut imprimer dans le cœur le respect. Comme les mèches des bougies attendent d’être allumées, beaucoup espèrent entendre l’annonce que le souffle de Dieu plane sur l’abîme, pour en ressentir la douceur. Le malheur est qu’ils ne connaissent pas la lumière que contient le judaïsme […].
D’une manière pratique, si, pour des raisons de sécurité intérieure, il est indispensable que les résidents légaux d’Israël puissent être identifiés à l’aide d’un document, il est possible que ceux qui ne peuvent s’identifier en tant que Juifs soient alors inscrits comme hébreux […]
Avec mon plus grand respect, et mes chaleureuses salutations.
Abraham Yehochoua Heschel
(1907-1972). Fils d’une famille d’érudits descendante de Dov Ber de Mezrich et de Levy Itzhak de Berditchev, il reçut une éducation traditionnelle avant de faire ses études à l’université de Berlin où il obtint un doctorat en sciences du judaïsme.
En 1937, il remplaça Martin Buber comme enseignant et responsable de l’enseignement dans différentes écoles juives, mais il fut arrêté par les nazis et expulsé vers la Pologne. Après avoir enseigné dans un institut d’études juives à Varsovie, il émigra en Angleterre où il créa, à Londres, un institut d’études juives, en 1940. Parti pour les États-Unis, il s’établit à Cincinnati.
Dès 1945, il enseigna la philosophie et le judaïsme au Jewish Theological Seminary (séminaire rabbinique du mouvement Massorti ) et écrit différents ouvrages sur la philosophie de Saadia Gaon , Ibn Gabirol et Maimonide , ainsi que sur la Kabbale et le hassidisme .
(Ces réponses ont été publiées parmi d’autres et une excellente étude sociologique sur le peuple juif dans l’ouvrage d’ Eliezer Ben-Rafaël, « 50 Sages répondent à Ben Gourion » publié dans la collection voix et regards chez Balland)
Article mis en ligne par Yeshaya Dalsace
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